Les militaires dans la Protection Rapprochée

Dans notre métier, nous entendons souvent ce discours « si vous êtes un ancien militaire ou un ancien policier, vous êtes compétents dans les métiers de la protection de personne », ou « les militaires n’ont pas besoin de formation dans les métiers de la sûreté » ou encore « c’est un excellent formateur en Protection de Personne, il vient de l’armée… ». D’ailleurs, bon nombre de militaires sortent de l’institution avec des équivalences de carte professionnelle en sécurité et sûreté privée. Combien de demandes de recrutement voyons-nous passer afin de pourvoir des postes de sécurité ou de sûreté, où l’on demande pour tout prérequis une appartenance passé à l’institution militaire ?… étrange demande d’autant plus que la loi interdit de faire état de son appartenance passée à l’institution pour pouvoir travailler.

Sommes-nous vraiment si sûr que la seule compétence de savoir utiliser une arme permet d’être efficient dans la protection de personne ?… Pour réfléchir à cette question, considérons les hostiles, et analysons qui ils sont. Si, à en croire certains professionnels, il faut être issu des rangs de l’institution militaire pour être efficace dans les actions sur le terrain, les hostiles, faisant le « même métier », devraient donc être eux-aussi d’anciens militaires pour être performants. Est-ce le cas ?

Prenons une organisation terroriste de référence telle que l’ETA, qui fut active en Europe durant près d’un demi-siècle. Même si leurs membres eurent un apport ponctuel de culture militaire par l’intégration par exemple de l’ancien bataillon gernika dans leurs rangs, l’origine du mouvement était un groupe d’étudiants nationalistes. Txeroki, le N°1 de l’ETA, fit ses premières armes dans la « kale borroka », un phénomène de violence urbaine répandu au Pays Basque. Il est serveur dans un bar quand il intègre le mouvement indépendantiste. Le GAL, mouvement anti-terroriste qui luttait contre l’ETA recrutait tous types de profils pour exécuter ses contrats (personnels civils ou militaires).

A partir de 1969, l’IRA recrutait quant à elle ses forces dans les rangs populaires, qui étaient plus des pratiquants catholiques que d’anciens militaires, et ceux qui se pressaient de tirer sur l’armée britannique n’avaient reçu qu’une instruction militaire basique, afin de connaitre simplement les mises en œuvre des outils de mort (fusils, pistolets, mitrailleuses, bombes…).

Les terroristes radicalisés que la France connait depuis quelques années, ont le plus souvent un passé de délinquants et d’extrémistes religieux, et non de militaires aguerris, même si certains d’entre eux ont reçu une instruction militaire basique leur permettant tout au plus de savoir comment utiliser une arme, et de savoir progresser tactiquement. Mais, ce n’est pas parce qu’un terroriste apprend les bases du pilotage pour servir ses sombres desseins, qu’il peut être catalogué comme étant un pilote professionnel, pas plus que ses aptitudes en pilotage ne représente sa capacité de nuisance sur le terrain…

L’instruction aux armes est certes récurrente dans ces cas de figure (en tant que connaissance tactique), mais l’utilisation des armes ne reste qu’un outil (certes parfois essentiel) qui vient appuyer un mode opératoire hostile (une stratégie hostile).

Second point à considérer, l’optimisation de l’adéquation homme-poste-tâche-objectif dans une large organisation telle que l’armée, la police ou la gendarmerie, implique un morcellement des compétences. En d’autres termes, pour qu’une large organisation soit efficace, les compétences doivent être compartimentées, leur nombre réduit et parfaitement maitrisé par des spécialistes à la base. Le corolaire de ce constat implique, entre autre exemple, la dissociation des tâches tactiques et stratégiques, et la mise en place de structures distinctes pour l’organisation de l’information, de la décision et de l’action. C’est la raison pour laquelle le management doit être directif. En d’autres termes, un militaire sans son organisation stratégique au-dessus de lui est démuni.

Bien entendu, un militaire a certaines compétences incontournables par rapport à civil lambda : il sait utiliser une arme, et cela a son importance dans le travail de protection (pour peu que le port d’arme soit autorisé, et pour peu que la situation le nécessite… « peu ou pas de missions de protection de personne en zone civile ont nécessité l’usage de l’arme », souligne M. Eric Stemmelen, le principal rédacteur du cahier des charges du SPHP. « Pour les agressions de personnalités à ma connaissance, reprend-il, seulement l’attentat de Sadate en 1981 a entrainé l’usage des armes »). Le recul sur plusieurs années de formation permet également de constater, de façon très générale, qu’un militaire est plus rigoureux dans l’apprentissage et l’application des protocoles. Il a suivi une formation sérieuse en premiers secours (PSE1 et/ou SC1). Par ailleurs, les militaires, enfin, certains d’entre eux, ont pu avoir l’occasion de vivre des situations qui ont mis leur résistance au stress à l’épreuve, et permettront à leur cerveau de ne pas se mettre en « freeze » sur des situations critiques futures. Enfin, côtoyer le public ou des menaces permet également au militaire d’affuter son sens de l’observation, et de repérer de façon plus ou moins intuitive des hostiles et les modes opératoires qu’ils utilisent. Ce sont autant de compétences tactiques intéressantes, mais qui sont loin de faire le tour de notre métier.

 

Qu’est-ce qu’un mode opératoire hostile ?

Kim Kardashian vient de se payer une publicité de 9 millions de dollars en plein cœur de Paris. Et pourtant, elle était théoriquement protégée par son garde du corps.

Durant la même période, le patron de Gifi se fait dérober 100 000€ dans son véhicule en pleine circulation lors d’une opération particulièrement bien montée.

Et quand on repense aux attentats de Paris, on ne peut s’empêcher de voir un parallèle flagrant dans tous ces cas de figure, précisément ce qui définit le mode opératoire hostile.

  • Les hostiles préparent leur coup : qu’une attaque hostile soit embuscade ou attaque d’opportunité, elle est minutieusement préparée. Les lieux sont étudiés, les replis envisagés, les moyens humains, logistiques et financiers mis en place en amont et la cible est parfaitement identifiée ;
  • Les hostiles lancent leur attaque en s’assurant d’avoir l’avantage tactique sur le terrain : les hostiles anticipent les forces en présence. Si il y a 1 policier armé d’un pistolet, ils mettent 2 hostiles avec des armes d’épaule (raison pour laquelle, au passage, fonder une stratégie de protection sur la seule culture de la force est une erreur) ;
  • La retraite est préparée
  • Les hostiles lancent leur attaque dans la faille, sur la base qu’il « ne faut pas frapper la force de l’adversaire, mais son inconsistance» (Sun Tsé, Vème siècle avant JC) : lors de l’attaque, le garde du corps de Kim Kardashian n’était pas présent, le patron de Gifi était sans protection et le dispositif de protection de Charb était dépourvu ;
  • Les victimes se pensaient en sécurité

Voilà des points communs à toutes ces attaques, qui sont quelques-uns des invariants d’un mode opératoire hostile. « Comme je l’ai déjà dit et écrit, remarque M. STEMMELEN, l’important en  protection c’est la prévention, l’anticipation et en cas d’agression la fuite ce que l’on appelle l’évacuation ». Ce sont autant de raisons pour lesquelles un personnel sachant utiliser une arme, s’il ne sait faire que cela, est aussi inefficace que s’il n’était pas là. Par ailleurs, reprend M. STEMMELEN, « un autre problème essentiel est l’absolue nécessité pour la personnalité d’écouter son service de sécurité (vaste sujet !), et encore faut-il qu’il y ait des vrais professionnels : je suis désolé mais le passé militaire n’implique en rien une compétence en matière de protection de personnalité : c’est tout le contraire car on apprend aux soldats à être offensifs ou défensifs mais pas à être préventifs car ce n’est pas leurs rôles ».

C’est la raison pour laquelle la panique qui saisit la France lors des attaques terroristes de Paris, et qui poussât à garnir ses lieux privés d’agent de sécurité et de sûreté fut autant d’énergie dépensée pour rien : une attaque hostile, si elle était survenue dans ces conditions, aurait fait tout simplement plus de victimes. Nous n’avons pas encore réalisé qu’en France, en 2016, il n’y a pas plus de victimes juste parce qu’il n’y a pas plus d’attaques. La majeure partie des dispositifs de protection existants en France, fondés seulement sur la force, sont autant d’énergie dépensée pour rien.

Co-auteurs de cet article :

Eric STEMMELEN, principal rédacteur du cahier des charges du SPHP

Yannick CAYET, PDG APR de France

– Publié le 19 Avril 2017

 

APR DE FRANCE, centre de formation d’excellence de garde du corps

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2017-10-15T21:14:54+00:00 avril 19th, 2017|Articles|0 commentaire

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